Donnez-moi le Chellah !

Où je raconte l'histoire d'un garçon qui se promène à Rabat.

Galère heureuse.
4 min ⋅ 25/05/2025

Je tire cette histoire de quelques jours passés à Rabat auprès de Thierry et de Pierre, amis précieux. L’un d’eux est d’ailleurs à la tête d’une maison d’édition géniale dont je vous recommande chaudement les publications : https://www.leselenite.com/properties. Des livres du Sélénite j’ai lu ceux de Safaa et d’Ahmed dans les parcs rabatis : je crois qu’ils apparaissent en filigrane dans le texte qui suit. Ce texte est pour vous quatre.

C’était à Rabat, joyau du Maroc où les fantômes dorment dans des chariots. J’avais été là pour quelques jours blancs qui avaient la texture des heures qu’on étire. Dans la rue de Gaza, près de l’hôtel moderne et sous les arcades d’époque, je rôdais parmi les chats mutilés qui m’avaient adopté. Des femmes noires étaient affalées contre les piliers qui nous cachaient du soleil. J’avais soif et chaud. Mes journées se résumaient à me traîner d’un bout à l’autre de la ville, me réveillant parfois debout à un carrefour ou au beau milieu d’une route à trois voies.

J’oubliais régulièrement des pans entiers de mes errances, comme si mon corps voulait repartir de zéro : je sentais alors que je refaisais sans le vouloir les erreurs qu’il cherchait à fuir. Chaque réveil était une déception. Des jeunes hommes marchaient un peu partout en bandes compactes dans la foule liquide, comme des poissons dans un ruisseau. Il y avait des palmiers monumentaux qui se jetaient vers le soleil et des ficus introuables qui buvaient ses rayons. J’étais seul.

Je ne sais plus quand j’avais commencé à le suivre, mais je suivais un homme au crâne dégarni qui portait une boucle d’oreille. Ses rares cheveux noirs faisaient un arc-de-cercle derrière sa tête, comme des ombres de cornes. Il avançait vite, il allait quelque part, peut-être que quelqu’un l’attendait. Il avait au poignet une belle montre qu’il ne regardait pas. Devant lui des gamins traînassaient en uniforme, s’envoyant un ballon qu’ils tiraient contre un mur dans des nuages de poussière. L’homme les contourna, mais le ballon partit vers lui et, plutôt que le renvoyer, il l’évita et le laissa rouler jusqu’à la route.

Au coin d’une rue, il se tourna et jeta derrière lui un regard qui s’arrêta un instant sur moi. J’étais pris en flagrant délit car je le regardais moi aussi. Il était plutôt bel homme, ses lèvres semblaient parées de rouge. Je fis mine de m’arrêter pour donner des pièces à un clochard qui voulait des cigarettes. 

On ne met pas du rouge à lèvres quand on est un homme, par ici. Pourquoi se mettre en danger ? Lorsque je me relevai, il avait disparu dans la ruelle à gauche. Je ne bougeais pas et j’avais l’impression de lui fausser compagnie, de l’abandonner à son sort : il fallait que je le suive pour le sauver. J’ai accéléré l’allure, mais la ruelle débouchait sur l’une des portes almohades qui ouvrent sur la médina. Je vis d’ailleurs sa silhouette la franchir, il semblait décidé à se perdre. Profitant d’une accalmie dans le flot bleu des taxis, j’ai traversé l’artère et franchi moi aussi la porte des souks pour arriver devant un café où des vieux grattaient des jeux perdants en maugréant des « starfoullah » dans leur barbe.

La médina est un endroit parfait pour qui regrette le temps des assassins. En y marchant, j’ai l’impression de me tenir à la merci du meurtre antique, asséné sec et net dans un froissement de drapure. Je rêve, j’entends le fer des poignards clinquer sous les djellabas, je me demande quelles morts s’y cachent. 

C’est là-bas que j’ai vu le chaton périr, à quelques pas de la porte Bab el Hab. Des fourmis lui circulaient dans les yeux, venaient chercher quelque chose dans son crâne. Il vivait encore car quelques tressaillements remuaient ses pattes. Je l’avais observé de près, m’étais éloigné de dégoût avant de me résoudre à revenir pour lui offrir une meilleure sépulture. Lorsque j’arrivais pour le chercher, un gamin venait de lui enfoncer la tête à coups de pied. Je me souviens d’éclats de rire.

Non loin de là, un vieux Chibani demeurait inerte, recroquevillé dans un chariot près d’une placette au milieu du souk. Il avait les yeux hallucinés, la bouche entrouverte depuis des années, comme s’il venait toujours de voir quelque chose d’ahurissant comme une Vierge. On lui donnait du thé, des gâteaux. Le chariot ne roulait plus, on le lui avait abandonné. Je m’assis pour reprendre mes esprits sur le muret, près du vieux Chibani. Après quelques instants, le filet de ses paroles trouva mon oreille. Il avait une voix vide, comme si le bruit qu’il faisait provenait des lèvres elles-mêmes et non de sa gorge. Il parlait de douleur et je songeais au chaton dont le crâne gisait, éclaté, à quelques coins de rue. Il ne faisait pas froid mais le vieux tremblotait dans sa grande veste de mauvais coton dont les poches débordaient de grigris. Parfois des mots sursautaient dans son discours, comme un moteur qui cahote ; parfois une série de voyelles se mettait à chanter sans qu’il s’en aperçoive. J’avais perdu la trace de l’homme dégarni, je sortis mon carnet et mon stylo pour commencer d’écrire cette histoire lorsque le vieux Chibani - que je n’avais pas senti s’approcher - me saisit la manche d’un geste trop jeune pour lui, ces gestes qu’ont les gens juste avant que la mort ne les prenne.

Il me dit dans le fond des yeux : « Toi ! Donne moi-le Chellah ! »

Le Chellah.

Il y a ce parc à Rabat qui abrite des ruines romaines et qu’on appelle le Chellah. Fondue dans les bougainvilliers, la nécropole de pierres demeure, orthogonale et vide. Des cigognes se nichent dans des anfractuosités et paradent au-dessus des allées ; le jasmin embaume ; on y écoute psalmodier des musulmans sous leur capuche, on y ramasse des cailloux que des milliers d’années d’hommes ont piétinés, on y boit le café sous des parasols bleu Majorelle. C’est un endroit de paix mal protégé par d’épaisses portes rudimentaires, qui surplombe et nargue par ses canaux tranquilles le Bouregreg qui chaque été s’assèche en contrebas. Le Chellah n’appartient à personne. Ce vieillard le voulait.

Je pris peur car il continuait de me fixer. Ses yeux fourmillaient de colère, il ne me lâchait pas. Il répétait « Donne-moi le Chellah. Donne-moi le Chellah. ». J’essayais de me lever mais il se pendait à moi, le poids de son corps fluet tirait sur ma veste. Il faut avoir subi l’assaut d’un fou pour comprendre que je me taisais. Les passants passaient sans nous voir.

Soudain l’homme dégarni apparut, il vint à ma rescousse. Il détacha le vieux Chibani d’un geste tendre, en lui chuchotant en darija des choses que je ne comprenais pas. Je pris quelques pas de recul et l’attendis près d’un fondouk, de l’autre côté de la placette. Il vint me voir et, de ses lèvres belles de rouge, me dit : « Tu déranges cette ville, tu la hantes. Cet homme t’a pris pour un roi phénicien mais moi, je sais que tu n’es personne. Tu es fait pour d’autres cités, laisse celle-la. Ne me suis plus. Va-t-en. »

Puis le muezzin chanta et les hommes allèrent prier.

Dans l’avion qui le soir-même décollait pour Paris, je vis par le hublot les ruines et les bougainvilliers. Moi aussi maintenant, je voulais le Chellah.

Solal


Galère heureuse.

Par Solal Maman

Je viens du Périgord et du Maroc, j’adore le foie gras, j’aime écrire et lézarder en terrasse à Paris.

Un livre va me venir bientôt. En attendant, je vous propose de découvrir ma plume avec ces textes mensuels.

Bacio !