Où un collégien peureux tremble devant le flegme d'un camarade.
Ce texte a été écrit pour la newsletter Les Murs de Laura Isaaz Thion.
Laura m’a gracieusement offert il y a deux semaines une fenêtre vers ses abonnés : voilà ce que j’ai trouvé à leur conter. Puis je me suis dit qu’il fallait quand même que mes chers abonnés - vous ! - en profitent aussi.
Quoiqu’il en soit, je la remercie, la félicite pour ses projets et la salue.
Bonne lecture !
J’ai un ami qui me fait peur. Je l’ai connu au collège, Jean. Il avait les yeux bridés car sa famille descendait de la montagne. Ses mouvements flottaient un peu, comme des oiseaux sur les branches d’un arbre. Dans un univers où tout le monde tremblait à l’idée de ne pas plaire aux autres, lui semblait avoir compris que ce n’est pas une gloire d’être admiré de quelqu’un qui a peur. Il portait à merveille des vêtements qui n’allaient à personne, qu’il était allé chercher dans les placards de son grand-père. Les marques n’existaient plus, les tissus avaient vieilli sans se relâcher. Il arrivait chaque matin d’un foyer sans époque et il ne disait rien, même moins que rien. Il excitait la véritable curiosité, la curiosité profonde, celle qui remue loin sous les mots qui pourraient la dire. Il était si plein de mystère que c’en était émouvant. Ce qui arrivait de plus fort aux enfants de notre âge ne faisait que l’effleurer.
Je ne dirais pas que tout le monde partageait ma fascination pour Jean. À vrai dire je ne pesais en rien sur l’avis de quiconque. Je passais le plus clair de mes journées à chercher l’ombre, à me recroqueviller pour devenir une silhouette. J’avais pour ambition première de me fondre dans la masse. Naïf, je croyais encore qu’il suffisait de disparaître pour ne plus être persécuté. Je riais lorsqu’il fallait rire, me taisait quand les autres parlaient. Je voyais les filles comme des paradis, comme des ciels bleus d’hiver, comme des barils de poudre. Elles étaient des monstres que je voulais prendre dans mes bras.
Une victime chimiquement pure, voilà ce que j’étais.
Par ma couardise, je suscitais chez mes prochains l’envie de me porter des coups. Il faut croire que la violence peut naître de la crainte plutôt que de la colère, parce que c’est vrai. Au milieu de ce quotidien, Jean faisait figure de refuge. Il ne me protégeait pas vraiment, mais il me donnait - étant ailleurs - l’impression que l’ailleurs existait et qu’il était possible de s’y rendre. Le voir s’échapper lorsqu’il rêvassait me procurait un réconfort, et m’infligeait dans un même élan la blessure de ne pouvoir le rejoindre.
Un jour j’ai cru voir un pont se jeter entre nous. Ça devait être octobre, il faisait froid à pierre fendre mais les platanes arboraient encore la fin de leur verdure. Chaque feuille des autres arbres était mordue de feu. Nous étions en cours de français, Mme Brillat tentait vainement de nous représenter l’importance de Mallarmé dans la genèse de la poésie d’après-guerre et le hasard m’avait placé à côté de Jean, près de la grande vitre qui éclairait les rangées de crânes. J’écrivais tant bien que mal quelques détails sur le poète de la rue de Rome lorsque Jean me tira par la manche pour me dire de regarder dehors. De l’autre côté de la cour, sur la toiture du préau, un chat musardait. Son pelage avait la couleur du pain et présentait des taches blanches.
Nous le regardâmes quelques instants, puis Jean me demanda si je le voyais moi aussi. J’acquiesçai, remarquai qu’il n’avait pas de collier, qu’il avait l’air perdu. Il répondit que sans collier on n’est jamais perdu. Puis il me demanda le nom que je donnerais à ce chat. “François ?”. Jean éclata de rire. La classe se tourna vers nous, la professeure aussi.
- On peut savoir ce qui vous amuse, jeunes gens ?
- Rien madame.
Alors que je redevenais l’élève docile que notre professeur connaissait, Jean prit la parole et lui fit savoir qu’un chat tigré se baladait sur le toit du préau.
- Il s’appelle François, Nassim le connaît.
Sa remarque provoqua des murmures étonnés. Notre professeure vérifia l’existence du chat d’un coup d’œil, puis dévisagea Jean.
- Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Vous n’avez pas l’impression que je parle depuis une demi-heure ?
- Si, mais je pense mieux comprendre Mallarmé en regardant François qu’en écoutant un compte-rendu de sa vie. Ce n’est pas contre vous, mais avouez qu’on s’ennuie un peu non ?
Je me voûtais littéralement sur ma chaise. Jean, de son côté, ne semblait pas voir ce qu’il avait fait de mal ; face à Mme Brillat, il ne baissait pas les yeux. Il l’observait sans malice, comme s’il venait de répondre à une question de grammaire et attendait qu’elle lui dise s’il avait eu juste.
- Vous vous moquez de moi, Cáceres ?
Je me fis la réflexion que je n’avais jamais vu Jean se moquer de quiconque, mais le flegme dont débordait son “Non, madame.” fut la goutte de trop.
- Bon, vous irez expliquer tout ça à votre CPE, ça vous donnera l’occasion de caresser “François”. C’est tout de même incroyable. Nassim, vous l’accompagnerez.
La colère empourprait les pommettes de Mme Brillat et je conçus de la sympathie pour cette femme heurtée que je découvrais derrière la professeure. Jean n’esquissa pas la moindre rébellion. Il rangea sa trousse et son cahier, puis me suivit dehors. Le froid qui régnait sur Paris baignait les couloirs du collège.
- Qu’est-ce qui t’a pris ? Elle est super cette prof, et je suis sûr qu’elle t’a à la bonne en plus.
- Tu sais Nassim, je m’en fiche un peu. Si je devais choisir entre connaître par cœur la vie des auteurs français depuis Napoléon et voir des chats chaque jour, je choisirais les chats. Je crois fermement qu’ils me portent bonheur. T’as l’impression d’avoir de la chance, toi ?
Quelques secondes de réflexion suffirent à me rendre compte que non, je ne me sentais pas chanceux. On n’est pas chanceux quand on passe sa vie à vouloir celle des autres. Je me souvenais de certains réveils où, seul au fond de mon lit, je me sentais piégé sous le poids du monde. Par les rideaux, je voyais l’aube poindre, j’entendais les voitures circuler, les camions poubelle carillonner et je me trouvais dans l’incapacité physique de pénétrer dans tout ça, de jouer le jeu. On est inconsolable quand la lumière même du jour devient un drame.
- De la chance ? Oui, je dirais. Je sais pas trop.
- Moi je pense avoir de la chance. Déjà parce que les bébés me sourient et puis les chats m'adorent. Ça paraît bête, mais ça me donne la conviction que je fais du bien, que j’ai ma place.
Ça ne me paraissait pas bête du tout. J’étais même admiratif de sa certitude. Il s’ouvrait à moi et je comprenais mieux son assurance : son bonheur semblait inébranlable.
Il ne faisait pas attention à moi, du moins n’en avais-je pas l’impression. Me revint à l’esprit, alors qu’on descendait les escaliers, cette peur dont je parlais plus tôt. J’avais peur de lui comme on a peur des vaches lorsqu’on se trouve dans un champ face à elles pour la première fois. On découvre alors que les dessins qu’on a vu d’elles enfant nous avaient menti, et que leur masse endormie diffuse autour d’elle une étonnante impression de puissance. On se demande un peu ce qui les retient de nous charger et de nous piétiner. Cette sidération est en général prolongée par le calme des prés, le froissement des blés. Passés les premiers moments, on s’en amuse puis l’on comprend que si la vache - qui nous observe sans nous prêter d’importance - ne nous réduit pas en bouillie, c’est avant tout parce qu’elle n’en voit pas l’intérêt. Toute la violence contenue dans la pesanteur du bovin, c’est la nôtre. C’est nous qui tuerions si nous étions la vache, et soudain les yeux qu’elle promène sur nous deviennent des prononciations de peine. La paix des pâturages nous accable. La culpabilité fait naître une grande envie d’ordre en nous.
Je laissai Jean chez le CPE - il me remercia de l’avoir accompagné et m’assura qu’il s’excuserait auprès de Mme Brillat. En revenant vers la salle de classe, je passais dans la cour, sous le préau, lorsqu’un miaulement m’arrêta. François sortit d’un coin, se précipita sous un banc, le longea dans l’ombre puis s’avança prudemment vers moi. Il me tourna trois fois autour de la jambe droite et accepta que je le caresse, m’offrant même son ventre. Le soleil profita d’une brèche entre deux nuages pour illuminer Paris et François mordillait mon index. Une exaltation me prit la gorge, je me mis à comprendre la vache, à respirer comme Jean. Je n’avais plus peur de rien ; j’aurais pu m’évanouir.
Solal